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« Elle ne le frappe pas très souvent. »
Elle ne le frappait pas souvent, mais ce qu’il faut tout de même pour montrer qui commande à la maison. Il ne portait pas la jupe, mais elle portait la culotte. Mathilda était une maîtresse-femme, Jean le savait quand il l’a épousée. Au début, tout se passait bien, elle était douce comme une brise légère de printemps sur une joue d’enfant ou le velours du pain frais sur la langue. Elle était à ses petits soins et lui dans ses petits souliers. Mais Jean est d’un tempérament faible, sans relief, il s’est tellement laissé faire, que Mathilda a fini par considérer sa soumission comme légitime. Elle a entrepris d’améliorer son éducation. Elle lui a d’abord fait découvrir le ménage et ses subtilités, afin que « le partage des tâches » ne reste pas de vains mots. Puis, voyant qu’il s’en acquittait avec une telle application, elle l’a laissé seul, tandis qu’elle se limait les ongles ou se maquillait devant la glace.
Mathilda accordait une importance capitale à son image. Il en avait été ainsi depuis l’âge de deux ans. Elle accompagnait sa mère dans la salle-de-bains et lui empruntait le nécessaire pour se faire belle, elle paradait ensuite devant ses sœurs et frères, plus fière qu’un paon qui fait la roue. Pendant toute sa scolarité, jusqu’au lycée, les garçons la confortèrent dans ce penchant. Ils ne la trouvaient pas « terrible », mais elle déployait une rare énergie à prouver le contraire et ils n’osèrent jamais la contredire quand elle affirmait être la plus belle de sa classe.
Le premier homme qu’elle rencontra – Yves- ne se laissa pas faire. Certes, il la trouvait charmante et plus encore, mais il se rebiffa tant et si bien, que les scènes de ménage furent nombreuses et bruyantes au-delà de la normale. Yves, excédé, la planta là un soir, au milieu de ses jérémiades et récriminations, tout heureux de se libérer de ce joug tentaculaire.
Mathilda alla chasser sur d’autres territoires et elle tomba sur Jean qui cherchait à se caser pour faire pareil à ses copains. « Celle-ci en vaut bien une autre », se dit-il, bardé d’enthousiasme.
Son épouse le frappait donc de temps en temps pour entretenir l’amour (il n’y a pas pire que l’indifférence pour l’abattre). Elle lui faisait exécuter les pires besognes, tandis qu’elle se prélassait ou paradait, mais il n’émettait jamais aucune plainte, ne montrait aucun signe de rébellion. Il acceptait son état d’esclave avec résignation, mais aussi avec une certaine indifférence.
Il faut dire que Jean venait d’un milieu militaire (il se définissait volontiers comme un homme des casernes) où le père avait élevé ses enfants selon des préceptes rigides qui ne souffraient nulle rebuffades, c’eut été de l’insolence. On devait dire oui à tout et merci par-dessus le marché, condition sine qua non pour recevoir une éducation digne de ce nom qui permette d’avoir tous les atouts pour faire son entrée dans le monde.
Cette mainmise de Mathilda sur la personne de Jean ne le gênait d’aucune façon. Si bien que peu à peu, l’épouse ne trouvant pas de caisse de résonnance, perdit son calme – le bourreau ne trouvait pas de ressort dans l’entière soumission du torturé ; le bourreau a besoin de victime, sinon il n’a pas de raison d’être. Elle tomba dans une profonde dépression.
Le médecin de famille la dirigea vers un psychiatre qui diagnostiqua péremptoirement après maintes séances : « Vous êtes une narcissique perverse. Vous avez asservi votre mari et celui-ci n’ayant aucun répondant, vous avez fini par retourner contre vous l’arme avec laquelle vous le teniez en joue. » Mathilda accusa le coup, ne fit bien sûr aucun effort pour s’améliorer, traitant même le spécialiste de charlatan qui ne connait rien à rien.
Elle s’enfonça plus avant dans la dépression, devint anorexique et ne sortait plus de sa chambre, puis resta définitivement clouée au lit.
Jean se révéla être un parfait garde-malade. Il était plus qu’aux petits soins avec elle. Il trouvait cela normal, n’est-ce pas le rôle d’un mari ? Les couples ne se doivent-ils pas assistance ? (Entre parenthèses, il passait sous silence l’adverbe « mutuellement », mais il n’était pas un as dans le maniement de la langue de Molière). Il regardait même la malade avec infiniment d’amour dans les yeux.
A force de prévenance, de prodigalité, de don de soi, la maladie de Mathilda empira. Elle ne supportait pas cette empathie destructrice, il n’était pas possible que cet imbécile de Jean soit si faible pour ne pas s’apercevoir que je l’ai constamment tyrannisé. C’était au-dessus de ses forces de l’imaginer. « Je t’ai traité comme un chien et toi tu remuais la queue ! » C’est avec cette pensée et en avalant sa langue, qu’elle mourut.
Jean, revenant de balade, la découvrit. Il en fut fort attristé. Il avait toujours cru partir le premier. « Mon Dieu », pria-t-il, « dans votre infinie mansuétude, je vous demande d’accueillir Mathilda et de lui réserver la place à laquelle elle a droit. »
