Calendrier

Novembre 2009
L M M J V S D
            1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30            
<< < > >>

Catégories

Rechercher

Syndication

  • Flux RSS des articles

overblog

Présentation

Texte Libre

Jeudi 5 novembre 2009
Je suis toujours dans le flou concernant ce que vous pensez de ce que j'écrit
N'hésitez pas à laisser des commentaires anonymes
La rédaction  



05/11/09 95 – UNIVERS, UNIVERS de Régis JAUFFRET (2003)

 

 

Première phrase du roman :

«Vous vous souvenez de votre enfance. »

 

         Moi non, je suis né vieux, à l’âge de vingt ans. Je suis né quand j’ai rencontré Mathilda. Elle m’a servi de mère, de sœur, d’amante. Elle m’a servi de tout et je me suis servi d’elle. Pour arriver à maturité, à épanouissement, à accomplissement. Elle avait des seins comme des gardes du temple où je m’appesantissais en regardant les étoiles. Parfois je les tétais pour arriver à la voie lactée. Qui me désencombrait l’Univers. Elle avait un visage où je pouvais grimper dans ses yeux et nager jusqu’à plus soif, vers des rivages lointains où m’accueillaient des femmes au son  de leur lyre qui m’enivraient de leur parfum ambré. Elle avait des bras pour m’accueillir et des mains pour me cueillir. Elle avait le ventre soyeux où je m’endormais paisiblement comme un enfant repu. Comme un enfant que je n’avais jamais été. Elle avait un sexe qui m’engloutissait tout entier, offert et offrant, et dans cet utérus, je redevenais fœtus qui grossissait en lui. Fœtus que je n’ai jamais été. Auprès d’elle, je redevenais un gosse qui cherche l’avenir dans les chemins.

         Mais un jour elle est partie, elle a quitté le nid, pfft... Elle a coupé le cordon ombilical et je ne m’en suis jamais remis. Je suis resté là, hébété, dans un état léthargique. Je me suis agenouillé, puis recroquevillé en moi-même et me suis rencogné sur mon triste sort. J’ai pissé des torrents de larmes.

         C’est alors que mes parents me sont apparus. « On t’a cherché partout. Où étais-tu vilain garnement ? » Bien sûr, je ne les reconnaissais pas, puisqu’ils ne m’avaient jamais reconnu. Je ne parvenais même pas à les regarder. J’ai tourné les talons et j’ai fui. J’ai couru à perdre haleine sur ce que je croyais être les pas de Mathilda. Mais la belle avait du se rendre dans un pays inconnu de moi.

         C’est alors que j’ai rencontré Albert qui a voulu m’adopter. M’adapter. « Je n’ai pas de fils, tu en feras office. » Je croyais que tout allait recommencer, comme avec Mathilda, mais il est devenu homme de sable et s’est désagrégé à mes pieds.

         Avec toutes ces péripéties, j’avais vieilli d’au moins dix ans. Et voilà que la vieillesse m’a pris dans ses griffes. J’ai eu beau lutter, la cruelle m’a retenu prisonnier. Je me suis libéré de l’étreinte au bout de laborieux efforts, j’ai tenté de marcher, mais je ne pus avancer, comme si mes pieds s’enlisaient dans du sable (était-ce Albert qui m’empêchait ?). J’ai alors regardé la vieillesse en face, mes yeux dans ses yeux vitreux et là, vous ne me croirez pas, c’était Mathilda : ma mère, ma sœur, mon amante. Mais elle était si vieille, si bosselée, si chenue, percluse de rhumatismes, qu’elle restait clouée à son fauteuil roulant et moi avec.

         - Vous allez bien ce matin, M. Pierre ? Si je mets votre fauteuil là, devant la baie vitrée, est-ce que ça ira ?

         Ah ça ira... ça ira... ça ira...

         - Je peux vous poser une question, M. Pierre ?

         Je vous en prie...

         - Je ne me souviens plus de ce que je voulais vous demander. C’était à propos d’enfance sans doute, car vous avez beaucoup parlé dans votre sommeil.

         Vous vous souvenez de votre enfance.    

 

 

Par norge - Publié dans : nouvelle - Communauté : La récréa - Bigornette
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Lundi 2 novembre 2009

02/11/09 94 – QUITTER LA VILLE de Christine ANGOT (2000)

 

 

Première phrase du roman :

« Je suis cinquième sur la liste de l’Express, aujourd’hui 16 septembre. »

 

         Le premier, un auteur à la mode, avait trouvé la mort dans un accident de la circulation. « Les freins avaient lâché », avait-on affirmé. Le deuxième était un inattendu. Georges Clamb, un obscur auteur de province, avait écrit un polar surréaliste (ce qui rompait avec ses écrits précédents) qui lui avait valu une notoriété subite. Les lecteurs s’étaient jetés sur son ouvrage comme la vérole sur le bas-clergé. Il s’était ainsi trouvé projeté sous les feux de l’actualité. Feu, étant le terme adéquat, dans la mesure où on le trouva immolé avec plusieurs de ses bouquins autour de lui qui se consumaient, ce qui fit penser à un autodafé. Le troisième de la liste était plutôt un cérébral qui écrivait des ouvrages intellectuels, parfaitement abscons que seuls les critiques parvenaient à comprendre, et qu’il était bon, de par le fait, de posséder. On le comparait souvent à Kafka. Il fut égorgé dans son appartement et, cette fois, il n’y avait pas de doute : c’était bien un crime. On fit le rapprochement avec les deux premiers morts de la liste et la police parla alors de criminel en série. Une semaine plus tard, on trouva le quatrième empalé sur une herse aux abords d’un obscur village rural.

         Comprenez alors que Mauve Pirot se fît des cheveux. Elle était la cinquième et elle attendait son tour avec une angoisse morbide. Et ce n’était pas les policiers en faction en bas de chez elle qui pouvaient la rassurer. Elle savait que l’auteur des crimes avait toujours un coup d’avance et qu’il ne reculait devant rein pour parvenir à ses fins.

         Elle essaya de comprendre.

         Et elle comprit.

         Elle avait un manuscrit en cours qui décrivait exactement les quatre crimes passés et elle avait déjà en tête ceux à venir. Et là, celle qui devait mourir, la cinquième de la liste, c’était elle ! « Qu’à cela ne tienne ! » se dit-elle, « je vais arrêter les crimes à la quatrième victime, j’écrirai une suite différente de celle que j’avais prévue. Ainsi, je serais épargnée. » Ce n’était tout de même pas un être fictif de papier qui allait attenter à sa vie.

         Elle se coucha tôt ce soir-là, fatiguée de n’avoir plus le droit d’écrire une seule ligne et l’on sait pourquoi. Au milieu de la nuit, elle entendit du bruit. Quelqu’un s’agitait dans la pénombre. C’est alors qu’elle entrevit un homme sans visage distinct, mais qui portait un fusil de chasse à la main. Elle fit brusquement la lumière et ce qu’elle vit la confondit. Il s’agissait d’un... être recouvert de bandelettes, à la façon d’une momie, mais celles-ci étaient composées de fragments de papier imprimés.

         - Que voulez-vous ? Interrogea-t-elle, morte de peur.

         - Vous tuer, répondit l’être tranquillement, comme s’il s’était agi de quelque chose de tout à fait naturel.

         - Mais je ne vous permets pas, elle ne se rendit pas compte de la candeur de la négation, « je ne vous ai pas encore écrit, vous n’existez pas. Vous ne pouvez pas exister ! »

         L’autre partit alors dans un rire épouvantable qui vrilla les tympans de Mauve. Quand ses hoquets se terminèrent, il dit d’une voix toujours posée :

         - J’existais dans tes neurones, ma belle, tu étais sur le point de me faire naître et rien que d’y penser, tu assurais mon existence. On ne peut changer ce qui doit être.

         Mauve Pirot était à ce point décontenancée, qu’elle n’avait même plus le loisir d’avoir peur. Elle se prépara au combat. Le tueur en série, qu’elle avait fait naître dans son esprit et qui s’attaquait aux écrivains les plus lus, n’aurait pas le dernier mot, c’est l’auteure qui avait sur lui le droit de vie et de mort. Une douce assurance emplit tout son être lorsqu’il arma le fusil de chasse. Il épaula, visa et pressa la détente et... l’arme lui explosa dans les mains.

         «  La force de persuasion », se dit Mauve, tandis que la momie s’affalait de tout son long sur la moquette.

         Elle l’avait vaincu, terrassé, elle avait eu raison de lui. Elle alla chercher une couverture et en revêtit le cadavre pour le soustraire à son regard. Puis, tranquillement, elle alla se coucher ; demain elle se mettrait de nouveau à sa table de travail. Mauve ne se releva jamais plus, terrassée qu’elle fût par une crise cardiaque. On retrouva un papier dans sa main crispée :

         Je suis cinquième sur la liste de l’Express, aujourd’hui 16 septembre. 

Par norge - Publié dans : nouvelle - Communauté : La récréa - Bigornette
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Jeudi 29 octobre 2009

29/10/09 93 – COURRIER SUD d’Antoine DE SAINT-EXUPERY (1929)

 

 

Première phrase du roman :

« Un ciel pur comme de l’eau baignait les étoiles et les révélait.»

 

         On arrive à Lesbos, terre de la Poésie. On cherche des traces de Sappho, mais on ne trouve rien qui vaille. Alors on attend en contemplation.

         On contemple la pureté du ciel clair non encombré de nuages, on pourrait presque y voir à travers. On pourrait aussi, par un cheminement cérébral, parvenir dans un Paradis où des Muses joueraient de la lyre en chantant des chants mélodieux. On pourrait voir des fleurs se courber sur notre passage et entendre des arbres nous parler, sans que personne ne s’en étonne. On pourrait entendre le murmure de l’eau nous raconter des histoires. On pourrait entendre les pierres discuter entre elles de tout ce qu’elles ont connu et de tous les êtres qu’elles ont rencontré. On pourrait cueillir des oiseaux sur des branches emmiellées. On pourrait presque chatouiller les nues et les tirer vers soi pour qu’elles nous fassent un vêtement magique. On pourrait rencontrer tant d’amour applicable à tout le monde, que l’amour nous apparaitrait constellé.

         Et puis la nuit tomberait à nos pieds, emmenant avec elle sa cohorte d’étoiles étincelantes dans un firmament conséquent. J’en cueillerais pour toi ô mon aimée.

         Mais je me réveille. Je ne suis pas à Lesbos. Je ne suis pas auprès de Sappho. Je suis dans mon lit. Je sue dans mon lit. Auprès de Sidonie. Elle ronfle comme une locomotive. Il règne un noir absolu qui m’étouffe de son couvercle. Ma vie m’apparait morose, morne et triste. Je suffoque.

         Alors je laisse un mot à Sidonie pour lui dire que... et puis rien après tout, et je sors dans ce noir absolu. Je suis maintenant les méandres d’un chemin qui court dans l’aube moite. J’arrive à la mer qui se dévoile peu à peu, bleu à bleu, face à mes yeux qui s’éveillent en éveillant l’immensité. Elle m’appelle pour un lointain voyage. Il y a là un radeau sur lequel je me hisse.

         Et je vogue, ah... ma mère, comme je vogue sur ce miroir où glisse mon esquif. Il y a des embruns qui embaument mes narines. Il y a quelque chose comme un silence qui me réchauffe l’âme. Il y a de temps en temps des poissons et des oiseaux de mer qui croisent mon chemin.

         Le temps qui s’écoule ne m’apparait pas long. Il me porte sur ses ailes et m’entraîne jusqu’à ce rivage-la. Cette île sans doute. Serais-je parvenu à Lesbos... enfin ? Je vois du marbre bleu, des vignes à flanc de coteau et du bois dont on fait des bateaux. Je suis la rumeur du vent où se mêlent des paroles humaines.

         Et j’arrive dans un petit village blotti.

         Il semble qu’il y ait la fête. Les gens sont agglutinés. Le spectacle semble être grandiose, tant les spectateurs applaudissent. Mais mon Dieu, que vois-je ? Une femme montée sur une estrade où appert un gibet, elle a la corde au cou. Non... ils ne vont pas ! Si, certains même lui jettent des pierres, la malheureuse gigote bientôt au bout de la corde. Mon Dieu, elle agonise devant la foule en transe. Puis, son corps, après maints soubresauts, pend lamentablement comme une chiffe molle.

         Mère, quel pitoyable spectacle ! ILS ONT TUE LA POESIE... Moi j’essaie que tout redevienne possible avec mes faibles moyens – je sais qu’on passe sa vie à défendre ses points de vue -, qu’elle enchante encore nos oreilles et bouleverse nos âmes, qu’

         un ciel pur comme de l’eau baigne les étoiles et les révèle.

         J’essaie...

Par norge - Publié dans : nouvelle - Communauté : La récréa - Bigornette
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Lundi 26 octobre 2009

26/10/09 92 – ULYSSE de James JOYCE (1922)

 

 

Première phrase du roman :

« En majesté, dodu, Buck Mulligan émergea de l’escalier, porteur d’un bol de mousse à raser sur lequel un miroir et un rasoir reposaient en croix. »

 

         L’escalier en pierre montait dans la montagne. La caverne où vivait Buck avait été aménagée par l’érosion au fil du temps, des filets d’eau suintant humidifiait l’espace. Mais l’homme était satisfait de sa condition. Il avait une belle famille de six femmes et trente-deux enfants.

         Quand il eut fini ses ablutions matinales, il partit pour la chasse et ramena un phacochère au logis qui nourrirait les siens pendant au moins une semaine. Buck Mulligan appartenait à une communauté pacifique qui entretenait avec les autres des rapports de bon voisinage. Le soir, au coin du feu, des gens jouaient de la musique qui mettait de la douceur au cœur. A cet âge-là tout était encore à inventer, même si beaucoup l’avait déjà été.

         Bien sûr, ils se démarquaient des hordes sauvages dites de Cro-Magnon et de Neandertal. Mais Buck savait qu’un jour, ses frères les supplanteraient.

         Il pensa à toutes les inventions découvertes par son peuple : la mousse à raser, le miroir et le rasoir qui permettaient à chaque homme d’apparaître présentable. L’une de ses femmes vint à lui et lui demanda le miroir. On venait d’inventer le rouge-à-lèvres et la poudre de beauté et la gente féminine passait maintenant des heures à se pomponner avant de sortir faire la vaisselle.

         Aujourd’hui, Buck avait une requête à faire au chef du village : il devait se marier une septième fois avec Véronique. Véronique était une jeune femelle de seize ans et les sens de Buck avaient été tout chamboulés quand il l’avait rencontrée. Il lui avait aussitôt montré sa passion et la belle ne fut pas insensible à ses charmes.

         Le chef le tança quelque peu, car il n’était pas normal que Buck ait ainsi plus de six femelles à lui, privant les autres de ce joyau frais et avenant. « Il faut savoir se limiter dans ses élans, trop c’est trop ! La notion de partage est très importante chez nous, tu le sais bien et personne ne peut déroger à la règle. » Il se heurta donc à un refus catégorique.

         Les deux amants dépités durent cacher leur amour illicite et se rencontrer et se rencontrer dans les endroits les plus insolites pour se consommer à loisir. Et ce qui devait arriver arriva : Véronique tomba enceinte. Quand le bébé naquit, il fallut le cacher, car il émanait de rapports interdits et coupables. On le garda à l’abri des regards indiscrets et l’enfant grandit sans l’expérience de la vie communautaire. Privé ainsi de tout lien avec le tissu social, son intelligence ne se développa pas normalement, si bien qu’il resta conséquemment attardé.

         Un jour, Buck et les siens furent anéantis par ceux qu’on appelait désormais les Homos doublement sapiens. Le seul rescapé, qui réussit à s’échapper en allant de liane en liane, fut Zacharie, le benêt fils de Buck, l’enfant sauvage. Celui-ci, avec son esprit limité devint le chef d’une lignée qui perdure encore. On n’avait pas besoin d’intelligents pour dominer, car la bêtise s’accommode parfaitement à la direction d’hommes. Chacun y trouve des avantages. Cette lignée utilise encore le maquillage et tout l’attirail à raser, c’est-à-dire le nécessaire au paraître au détriment de celui à « l’être ». Mais les choses sont ainsi et personne n’y pourra rien changer.

         Zacharie retrouva un jour la biographie de son père, où il était notamment écrit :

         En majesté, dodu, Buck Mulligan émergea de l’escalier, porteur d’un bol de mousse à raser sur lequel un miroir et un rasoir reposaient en croix.

 

Par norge - Publié dans : nouvelle - Communauté : La récréa - Bigornette
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Jeudi 22 octobre 2009

22/10/09 91 – LA REINE DES POMMES de Chester HIMES (1958)

 

 

Première phrase du roman :

« Hank comptait l’argent empilé devant lui. »

 

         Ca commençait à lui faire une belle somme. Il avait débuté quand il était tout petit. A amasser et compter. Il ramassait des feuilles et les entassait devant la maison, au grand dam de ses parents qui devaient régulièrement faire le ménage sous peine de ne pouvoir entrer chez eux.

         Le petit Hank avait grandi et il avait entrepris un nombre invraisemblable de collections : boules-à-neige, nains de jardin, timbres postes, porte-clefs, véhicules miniatures, couvercles de camembert, sous-bock...  Dès qu’il voyait un élément qui aurait pu faire un ensemble, il avait envie d’en posséder cent, puis mille, puis des millions. Son appétit n’était jamais apaisé.

         Et ce qui devait arriver arriva.

         Il rencontra Sidonie.

         Sidonie fut la première d’une longue série. Il conquit insatiablement des belles, des laides, des jeunes, des âgées, des pauvres, des riches (surtout des riches pour toujours accroître sa collection d’argent). Et à chaque fois, il prélevait une partie de leur fortune.

         Ce jour-là, il fit le point : il était à la tête de plus d’un milliard d’euros, ce qui en aurait satisfait plus d’un. Son histoire aurait pu continuer encore et encore. Heureusement, il était stérile et sa collection d’enfants ne commença jamais.

         Alors, quand il vit le petit Bruno, cinq ans, jouer devant l’étang, il eut un brusque accès de fièvre. Ce gamin avait quelque chose dans les yeux qui vous invitait au voyage. Il essaya de lui parler, mais Bruno ne répondit pas. Il avait des gestes saccadés, automatiques. Il essaya de trouver ses parents, mais celui-ci semblait perdu corps et âme.

         Il le ramena à la maison, où il pensa le distraire en lui faisant compter ses billets de banque. Et le gamin sembla prendre goût au jeu, Hank réussit même à obtenir un sourire. Il en était à peu près à la moitié du comptage, lorsque l’enfant fut pris d’une rage subite et se mit à déchirer tous les billets, puis les piétina en y prenant un plaisir maladif. Il finit par sortir de la maison, prit des brassées d’argent et les éparpilla au vent mauvais. Les billets, bien sûr, s’envolèrent et inondèrent la ville. Et ce fut bientôt la bagarre générale. C’était à qui en récupérerait le plus. Ceux qui n’avaient que des moitiés ou même des morceaux, vinrent trouver Hank et menacèrent de lui casser la gueule s’il ne leur donnait pas la pièce manquante.

         En quelques heures, Hank fut dépouillé de toute sa fortune. Alors Bruno, inexplicablement, vint se blottir dans ses bras et se lança dans un discours étrange. Il lui dit :

         - Mes parents sont morts et j’aimerais bien que tu me rachètes.

         Hank fut très surpris et lui indiqua que ça ne se passait pas comme ça et que de toute façon, il était devenu plus pauvre que les pauvres. Le petit Bruno se mit à pleurer et Hank eut beaucoup de mal à le consoler.

         - Je ne peux pas t’acheter, mais je peux t’adopter et cela, vois-tu, vaut toutes les fortunes du monde.

         Et ainsi fut fait. Hank n’avait plus un sou vaillant, mais il avait un enfant et il se sentait le plus riche du monde.

         Il révisa le sens de ses valeurs et se souvint qu’il y avait peu,

         Hank comptait l’argent empilé devant lui.

Par norge - Publié dans : nouvelle - Communauté : La récréa - Bigornette
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Lundi 19 octobre 2009

19/10/09 90 – LA FIEVRE de Jean-Marie Gustave LE CLEZIO (1965)

 

 

Première phrase du roman :

« Nice, le 23 octobre 1964. Si vous voulez vraiment le savoir, j’aurais préféré ne pas être né. »

 

         Car la naissance, c’est vraiment un coup de chance. Ou de malchance, suivant de quel point de vue on se place. Et pour se placer, naturellement, il faut être né. D’ailleurs, on ne naît pas, on EST né ! Je m’explique. Tout est déjà préparé. On a sa famille. Tenez, la mienne je ne l’aurais pas choisie. Elle ne m’a appris que les bonnes manières et les suivre, c’est ne pas avoir de manière du tout. Je m’explique. Ils ne m’ont appris qu’une chose : TUER !

         Ca, pour tuer, je suis un expert en la matière ! Il n’y en a pas deux comme moi. Je suis la victime qu’on m’a indiquée (je tue toujours pour de l’argent) et hop ! ou crac ! (ça dépend de quel point de vue on se place), je lui fais son affaire. Dans ce genre de travail, tous les coups sont permis. Je connais toutes les ficelles du métier sur le bout des doigts. D’ailleurs, j’utilise parfois les ficelles pour étrangler. Aucune arme ne m’est inconnue, ni aucun procédé diabolique pour aboutir à mes fins : la fin de l’autre par la mort.

         On a son patrimoine aussi. Là, je dois avouer qu’ils ne m’ont pas laissé grand-chose, c’est pour ça que je dois exécuter des hautes œuvres. Sinon, je serais dans le besoin. Car chacun sait qu’il faut de l’argent pour subsister, c’est ainsi depuis la nuit des temps.

         Famille, argent, filles que l’on va rencontrer. Tout est déjà préparé. Pour ce dernier point, je ne me suis jamais « fait » que des petites frappes. Des coquines perverses qui me poussaient toujours à continuer mon vice. Elles en rajoutaient même dans l’excès. Je devais leur assassiner, qui un beau-père encombrant, qui un mari jaloux. Mais au fond, je n’ai jamais aimé. Je m’explique. Aimer : c’est partager. Je n’ai jamais rien partagé avec elle, ni elle avec moi. Tuer est une activité solitaire où personne n’a le droit d’interférer.

         Mais tout ça : famille, argent, lieu de naissance, copines... au bout du compte, n’a vraiment pas d’importance. Non, ce qui compte, c’est de quel côté de la barrière on tombe. Je m’explique. Imaginez une route, par exemple une nationale, avec une ligne blanche au milieu. Et bien, suivant qui nous met au monde, on va la franchir ou pas cette putain de ligne. Et même si on sait qu’il ne faudrait pas y aller, on y va quand même et à grandes enjambées encore ! Et en face, il se trouve toujours un camion qui va vous crasher.

         C’est ce qui m’est arrivé à moi.

         C’est ce qui m’arrive...

         Tenez, là en face, c’est un quarante tonnes et des brouettes, il est conquérant. Imposant. Mastodonte. Et ce n’est pas une petite voiture qui va lui résister. Un tueur, j’vous dis. Un tueur qui va engloutir ma carcasse. Comment je vais sortir de cet accident (un accident de la déroute).

         Bêtement.

         Mort.

         Un comble pour un tueur, non ?

         Nice, le 23 octobre 1964. Si vous voulez vraiment le savoir, j’aurais préféré ne pas être né.

Par norge - Publié dans : nouvelle - Communauté : La récréa - Bigornette
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Lundi 5 octobre 2009
Bonjour,
je ne publierai pas pendant mes deux semaines de vacances
à bientôt...
j'en profite pour passer un merci chaleureux à ceux qui me lisent
(n'hésitez pas à laisser des commentaires)

********************

 

05/10/09 89- JEAN-CHRISTOPHE de Romain ROLLAND (1904-1912)

 

 

Première phrase du roman :

« Le grondement du fleuve monte derrière la maison. »

 

         Fleuve étrange qui, au lieu de faire comme les autres – se jeter dans la mer -, s’en va batifoler dans l’arrière-pays, en une boucle (un peu comme le chat qui se mort la queue). C’est une vis sans fin qui prend sa source où elle a aussi son estuaire. Il parcourt monts et vallées, sans perdre de temps, traverse des forêts et des villages et chaque fois se gonfle d’expérience.

         Tenez, aujourd’hui il a décidé de charrier des enfants. Il pousse leur radeau de fortune et les entraîne dans son courant, pour finit par les poser sur une plage de sable fin où ils peuvent s’ébattre à l’infini. Tantôt il a transporté des grumes pour les amener dans cette ville de docks  où ils continueront leur voyage vers d’autres cieux cléments. Ces billes finiront meubles et charpentes, serviront de chaises et de tables où les gens pourront se rencontrer en se racontant des histoires.

         Hier, il avait noyé des imprudents. Décidément ce fleuve n’arrête jamais.

         Alors, je décide de suivre son cours (élève attentif aux instructions du maître), embarqué sur un frêle esquif. Des oiseaux chantent au-dessus de ma tête en roucoulements et gazouillis qui, m’apprennent le voyage. Parfois il se transforme en torrent qui gronde et d’autres fois, il est si calme qu’il ressemble à un lit.

         Mais voilà qu’au détour d’un méandre, il m’amène Isabelle en nage. Elle monte à bord, toute ruisselante et me raconte son histoire :

         - Autrefois j’étais poisson des abysses, me dit-elle ; « et puis un corps de femme m’est venu continuant ma queue. D’aucuns appellent ça : sirène. Puis ma queue/nageoire est tombée et me voilà devant toi. »

         Elle avait une beauté insolente qui bouleversa tous mes sens. En un mot, elle m’apaisait. Je la regardai évoluer dans la lumière, au-dessus du miroir liquide et je me mirai en elle en réfléchissant à mille pensées obsédantes.

         Qui es-tu toi la belle ? Pourquoi es-tu venue vers moi du fond des âges et de l’eau ? Mais bien sûr, on ne me répondit pas, il n’existait aucune réponse.

         Jusqu’à ce que le fleuve nous jette sur une berge, nos deux corps emmêlés. Nous nous fîmes l’amour. Mais quand j’eus obtenu la jouissance, elle se releva de moi et glissa dans l’élément liquide. J’essayai de la suivre, mais les eaux du fleuve étaient troubles et je me perdis dans une forêt de plantes tentaculaires. Je compris que le bonheur ne pouvait être qu’éphémère.

         Je repris ma course sur celle du fleuve.

         Et je vieillis.

         J’avais fait d’autres rencontres qui m’avaient fait la vie. Avec sempiternellement ce fleuve aux eaux changeantes qui me rappelaient que l’état dans lequel on se trouve n’est jamais le même à deux instants différents. On ne peut jamais se baigner dans la même eau, comme dit le proverbe.

         A un moment, le fleuve voulut s’arrêter et il stoppa sa course. Je me trouvais en plein désert et toute eau avait disparu. J’étais parfaitement inutile sur le sable chaud. Et Isabelle m’apparut dans un mirage, mais disparut aussitôt. Et là, depuis, j’attends que la mort me prenne dans ses bras. Je sais qu’un jour, elle aura raison de moi.

         Je sais aussi qu’à ce moment-là, je n’entendrai plus                   

         le grondement du fleuve (qui)  monte derrière la maison.

Par norge - Publié dans : nouvelle - Communauté : La récréa - Bigornette
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Jeudi 1 octobre 2009

01/10/09 88- AURELIEN de Louis ARAGON (1944)

 

 

Première phrase du roman :

« La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. »

 

         Voyons... Tout, dans sa silhouette, représentait ce qu’Aurélien exécrait : des cheveux en bataille, un visage dissymétrique, des yeux globuleux, un aspect négligé. Toutefois, comme il était d’une bonne éducation, il accepta de la rencontrer. Celle-ci cherchait du travail et il en avait à lui proposer. 

         - Merci de me donner vos références... Elle sortit un Cv long comme ça et des nombreuses lettres de recommandation où il était indiqué qu’elle avait été secrétaire dans nombre d’entreprises prestigieuses.    

         Ce fut pire encore quand il lui demanda de s’exprimer. Elle bafouilla, rougit jusqu’aux oreilles et fut incapable de sortir le moindre mot.

         « Bah », se dit-il, comme de toute façon, elle sera dans un placard, elle fera bien l’affaire. Bérénice, affublée d’une timidité maladive, regardait le bout de ses chaussures qu’elle avait trouées.

         Elle commença le lundi matin prochain et elle s’était quelque peu arrangée pour la circonstance. Il lui montra son poste dans un cagibi tapissé surtout de toiles d’araignée. La femme fit tant et si bien, qu’en quelques heures, le bureau fut nettoyé de fond en comble et rutila de mille feux.

         Le fil des mois passa et la secrétaire devint, pour ainsi dire indispensable. Aurélien se félicita d’avoir engagé une perle si rare. Tout le monde, des clients, en passant par les membres du service et les fournisseurs, lui vantèrent l’efficacité et les qualités professionnelles exceptionnelles de cette véritable fée.

         Un jour, il dut la sortir pour l’emmener avec lui à une réunion importante, afin qu’elle prenne des notes. Très vite, les gens importants qui se trouvaient autour de la table, n’écoutèrent plus rien. Ils n’avaient d’yeux que pour elle. A la fin de la réunion, Aurélien interrogea l’un d’entre eux :

         - Il me semble que vous avez beaucoup regardé ma secrétaire et que vous avez été peu concerné par tout le reste. Il est vrai que la pauvre fille n’a pas été aidée par la nature et que son physique... Pensez-vous que je doive m’en séparer afin qu’elle ne nuise pas à la bonne marche de mon entreprise ?

         L’autre partit dans un rire tonitruant qui ébranla les murs de la pièce où ils se trouvaient et les tympans de l’infortuné Aurélien. Quand son rire se fut quelque peu atténué, il répondit enfin :

         - Vous êtes un marrant, vous ! En fait, vous voulez la garder pour vous tout seul. C’est une chance, monsieur, d’avoir une telle beauté à vos côtés. Vous pouvez faire, avec son aide, passer n’importe quel message. Alors, s’il vous venait l’envie de vous en séparer, prévenez-moi immédiatement, je suis preneur.

         Aurélien comprit que ses yeux étaient aveugles et qu’ils n’avaient pas vu Bérénice sous son vrai jour. Il était incapable de discerner la vraie beauté. Car Bérénice était belle comme le jour et sous son aspect peu avenant et ses vêtements négligés, se cachait une vraie pépite. Il avait reçu une leçon dont il mit longtemps à se remettre.

         Un jour, Bérénice lui dit :

         - Je suis obligée de m’attifer bizarrement et de négliger mes toilettes, sinon les gens n’écoutent pas ce que je dis et ne peuvent me juger à ma juste valeur. De toute façon, la laideur, la beauté, n’existent que par les yeux qui vous regardent. Vous ne croyez pas ?

         - Et moi, comment me trouvez-vous ?

         - Si je vous aimais, je vous trouverais beau comme le jour. Mais pour l’instant je ne me prononce pas sur votre physique.

         Et Aurélien lui fit une cour effrénée, mais Bérénice restait désespérément insensible à son charme. Et ce qui devait arriver arriva : elle tomba éperdument amoureuse d’un jeune stagiaire qu’elle trouvait beau comme le jour. Le chef d’entreprise fut particulièrement excédé devant ce bonheur qui lui faisait affront.

         Un jour, qu’il avait bu plus que de raison, Aurélien se procura une bouteille d’acide et le jeta au visage de Franck, l’infortuné stagiaire. Il ne fut pas inquiété par la police, car il avait maquillé l’agression en accident. Franck mit des mois à s’en remettre, mais il se remit pourtant. Mais il était défiguré. Et cependant, Bérénice continuait à le trouver beau et à l’aimer. Cette fois, c’en était trop, Aurélien aurait retourné la Terre entière pour conquérir l’amour de Bérénice. Il conçut une telle amertume, devant les refus répétés de cette femme, qu’il alla trouver l’ancien stagiaire et lui planta une dague en plein cœur.

         Bérénice, tout affolée, arriva sur ces entrefaites et prit le cadavre dans ses bras, tout en essayant de le ramener à la vie. Mais rien n’y fit. Alors, elle enleva délicatement la lame du cœur  adoré et se la planta dans le sien.

         Aurélien comprit un peu tard qu’il ne pouvait rien contre cet amour-là. Et dans le froid de sa prison, il se rappela que

         La première fois qu’il vit Bérénice, il la trouva franchement laide.

 

Par norge - Publié dans : nouvelle - Communauté : La récréa - Bigornette
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Lundi 28 septembre 2009

28/09/09 87- LE FIL DU RASOIR de W. Somerset MAUGHAM (1944)

 

 

Première phrase du roman :

« Jamais je n’ai commencé un roman avec plus d’appréhension. »

 

         Car dans mes romans, jusqu’à maintenant, j’ai écrit ma vie. Et j’ai déjà tout écrit de celle-ci. Au fil des pages, elle a commencé à trois ans et j’en ai désormais soixante-dix. Alors que vais-je écrire ?

         J’ai commencé comme tout le monde, par raconter mes rapports avec ma mère. Téter le sein. La regarder ensuite comme une fée. Puis comme une sorcière. Une empêcheuse de tourner en rond. Puis encore, de façon lubrique. Et enfin, à sa mort, la regretter à un point tel qu’on aurait envie de la suivre dans les limbes. Avec une barre d’angoisse à l’estomac si oppressante qu’elle vous fait vomir votre quatre heures.

         Le père on le passe sous silence ; s’il est là il vous prend peu de place (sauf si on est une fille), et s’il est absent, on trouve cela tellement normal qu’on ne souffre pas de cette absence.

         Les femmes. J’en ai eu quatorze à mon palmarès, ce qui est beaucoup et peu à la fois. Dont trois qui ont vraiment compté. Lolita, en premier lieu, celle qui m’a fait découvrir les plaisirs physiques et tout ce qui va avec. Lolita, je ne peux l’oublier, mais elle si... J’ai appris qu’elle avait eu deux beaux enfants et que son mari était dans les affaires. Pastel n’était ni tout à fait la même ni tout à fait une autre, comme dit le poète qui n’y connaît rien aux femmes, mais qui s’y connaît en amour. Bref, elle était superbe, ce qui fait qu’un jour quelqu’un est passé et l’a emmenée. Non pas que j’y tenais particulièrement, mais je m’étais habitué à sa présence. J’ai terminé avec Sandrine qui est morte l’année dernière. Elle a atteint un cancer du pancréas et a trouvé la mort sans intention de la trouver (comme on dit). Son souvenir me ronge plus que tout le reste.

         Tout le reste, justement, je l’ai décrit en long, en large et en travers : mon spleen, mes questions existentielles, mes rencontres à la petite semaine. J’y ai trouvé matière romanesque. Ceux qui ont lu mes ouvrages m’ont dit qu’ils étaient bons, mais je les soupçonne d’avoir voulu me faire plaisir. En fait, je ne suis pas un écrivain, tout juste un écrivant et encore... Mais bon, je suis forcé d’écrire, obligé par mes gènes, car je ne sais faire que ça, comme un ébéniste qui ne saurait fabriquer autre chose que des meubles.

         Alors mettons-nous y ! à ce fabuleux roman qui n’existe pas encore, mais qui existera sans doute dans quelques mois.

         « L’homme était sur sa couche et regardait le plafond. Il entrevit ,sa mort dans la peinture craquelée... »

         Non, c’est trop triste, on dirait une mort prochaine annoncée. Recommençons...

         « Il roulait si vite dans sa voiture, qu’il ne vit pas le mur. Le mur à la con. Quand il s’y écrabouilla, il entendit un bruit d’enfer qui lui déchira les tympans. »

         Non, vraiment, je ne veux pas de ça... de ce... de cet...

         Et pourtant, je suis dans cette voiture. Avec l’accélérateur bloqué ou le limiteur de vitesse qui ne veut plus rien limiter. Et ce mur à la con qui s’amène à toute vitesse et contre lequel je vais m’écraser.

         Ma vie défile en un éclair. On dit qu’il en va toujours ainsi quand on va mourir. Ce sont les neurones qui se lâchent et qui vomissent les choses emmagasinées. Je n’aurais jamais dû commencer ce roman. J’avais déjà tout écrit. Il faut savoir s’arrêter, finir sur un coup d’éclat. Il ne faut pas continuer à jouer la pièce quand elle est terminée. On risque le spectacle de trop. C’est ça, j’ai voulu (fat personnage si imbu de lui-même !) faire le roman de trop. Ce qui suivait dans ma vie, c’était la mort bien sûr. Et ce mur... Ce mur qui arrive à grands pas et contre lequel ma voiture va s’écraser. Et moi dedans... C’est vraiment un mur à la con !

         Décidément, 

         jamais je n’ai commencé un roman avec plus d’appréhension.   

 

Par norge - Publié dans : nouvelle - Communauté : La récréa - Bigornette
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Jeudi 24 septembre 2009
Je commence à épuiser mes premières phrases, si vous en avez d'autres...

*****

 

24/09/09 86- LA FAUTE DE L’ABBE MOURET d’Emile ZOLA (1875)

 

 

Première phrase du roman :

« La Teuze, en entrant, posa son balai et son plumeau contre l’autel. »

 

         Elle tenait ce surnom (La Teuze) du fait de son patronyme : Eustasie Thénar. C’était une fille de la campagne, dotée de ce bon sens paysan qui fait appeler un chat un chat et une cloche une cloche. Elle avait été embauchée par cet abbé Mouret qui mourait (justement) d’envie de la mettre dans son lit. Mais la jeune paysanne de dix-huit ans était encore une oie blanche et ne savait pas ce que cela signifiait ; elle savait tout juste comment il s’y prenait car elle avait eu à faire, maintes fois chez elle, à ce genre de danse initiatique autour de sa personne.

         C’était la première fois qu’elle entrait dans une église et l’endroit lui parut froid et lugubre, habituée qu’elle était à prier dans les champs, agenouillée dans l’herbe perlée de rosée, devant le grand chêne à qui elle racontait toutes ses misères. Que n’avait-il pas entendu, des griefs faits à son encontre par ses parents qu’elle blâmait, en passant par les récriminations envers ce père Jules qui tournait autour de ses jupons crottés, jusqu’aux plaintes envers cette grande sotte de Josépha, sourde comme un pot, qui lui criait dessus du matin jusqu’au soir, pour un oui ou pour un non ?

         Alors pensez combien cet immense édifice fermé, froid, à l’air confiné, la mit dans un état d’angoisse infernal. Cela encore augmenté par tous ces tableaux accrochés aux murs moisis, de ces statues sans âme, qui lui firent l’effet d’une mort programmée dans son bonheur de vivre. L’abbé Mouret lui avait dit :

         - La Teuze, le Bon Dieu est partout dans cette église, il regarde, il te voit ; il faut faire silence, marcher sur la point des pieds, car il pourrait bien se fâcher après toi.

         Elle, était habituée à crier au vent et hurler à tue-tête ses joies et ses peines, tandis que sa voix lui était renvoyée par l’écho. « Pourquoi se taire, pourquoi ne pas dire les mots qu’on a sur le cœur et se rouler dans l’herbe en galipettes folles ?» Et ce fut pire encore dans la mortification, quand elle vit sur l’autel, où elle venait de poser balai et plumeau : la lumière rouge. « Dieu tiendrait-il là-dedans ? »  Se demanda-t-elle en toute candeur. « Il doit manquer de place… » Elle préféra éteindre la chandelle.

         Alors il se fit un chahut du diable. Un nuage blanc gris envahit l’édifice et noya La Teuze dans les vapeurs. « Mon Dieu, qu’est-ce que j’ai fait de mal ? »

 Et puis les vapeurs se dissipant, elle se retrouva dans sa prairie, auprès de son chêne, agenouillée dans l’herbe perlée de rosée. Et le chêne se mit à lui parler :

- Tu as éteint leur Dieu, lui dit-il, « ils sont très mécontents après toi. C’est pour cette raison qu’ils t’ont renvoyée. Il ne faut pas aller à l’envers des idées reçues, il faut suivre l’ordre et le droit chemin. »

La Teuze ne comprit pas trop ce discours ; ce qu’elle comprit, c’est qu’elle était bien auprès de son arbre et le reste n’avait pas d’importance. Le reste si : ses parents, le grand benêt de père Jules, cette Josépha houspillante, il allait falloir encore les supporter !

Elle posa une question candide à l’arbre :

- Et si tu m’amenais avec toi ? J’ai vu hommes, femmes, enfants, et tout ce monde m’embrouille.

Le chêne ne répondit pas.

Eustasie Thénar se mit alors à crier dans le vent qui s’était levée, fit tant de galipettes folles qu’à la fin elle fut très lasse ; elle regarda son arbre et elle s’endormit à ses pieds.

Quand elle se réveilla, elle était dans ses bras, dans ses branches, plus loin elle suivit ses racines et parvint au Paradis des arbres où elle décida de couler la fin de ses jours et bien plus encore.

Lui revint en mémoire l’abbé Mouret qui voulait la mettre dans son lit, elle en rigola dans sa barbe

et ce qu’elle avait fait il y a peu de temps encore, elle

La Teuze, en entrant, posa son balai et son plumeau contre l’autel.

 

Par norge - Publié dans : nouvelle - Communauté : La récréa - Bigornette
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
 
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés