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La rédaction
05/11/09 95 – UNIVERS, UNIVERS de Régis JAUFFRET (2003)
Première phrase du roman :
«Vous vous souvenez de votre enfance. »
Moi non, je suis né vieux, à l’âge de vingt ans. Je suis né quand j’ai rencontré Mathilda. Elle m’a servi de mère, de sœur, d’amante. Elle m’a servi de tout et je me suis servi d’elle. Pour arriver à maturité, à épanouissement, à accomplissement. Elle avait des seins comme des gardes du temple où je m’appesantissais en regardant les étoiles. Parfois je les tétais pour arriver à la voie lactée. Qui me désencombrait l’Univers. Elle avait un visage où je pouvais grimper dans ses yeux et nager jusqu’à plus soif, vers des rivages lointains où m’accueillaient des femmes au son de leur lyre qui m’enivraient de leur parfum ambré. Elle avait des bras pour m’accueillir et des mains pour me cueillir. Elle avait le ventre soyeux où je m’endormais paisiblement comme un enfant repu. Comme un enfant que je n’avais jamais été. Elle avait un sexe qui m’engloutissait tout entier, offert et offrant, et dans cet utérus, je redevenais fœtus qui grossissait en lui. Fœtus que je n’ai jamais été. Auprès d’elle, je redevenais un gosse qui cherche l’avenir dans les chemins.
Mais un jour elle est partie, elle a quitté le nid, pfft... Elle a coupé le cordon ombilical et je ne m’en suis jamais remis. Je suis resté là, hébété, dans un état léthargique. Je me suis agenouillé, puis recroquevillé en moi-même et me suis rencogné sur mon triste sort. J’ai pissé des torrents de larmes.
C’est alors que mes parents me sont apparus. « On t’a cherché partout. Où étais-tu vilain garnement ? » Bien sûr, je ne les reconnaissais pas, puisqu’ils ne m’avaient jamais reconnu. Je ne parvenais même pas à les regarder. J’ai tourné les talons et j’ai fui. J’ai couru à perdre haleine sur ce que je croyais être les pas de Mathilda. Mais la belle avait du se rendre dans un pays inconnu de moi.
C’est alors que j’ai rencontré Albert qui a voulu m’adopter. M’adapter. « Je n’ai pas de fils, tu en feras office. » Je croyais que tout allait recommencer, comme avec Mathilda, mais il est devenu homme de sable et s’est désagrégé à mes pieds.
Avec toutes ces péripéties, j’avais vieilli d’au moins dix ans. Et voilà que la vieillesse m’a pris dans ses griffes. J’ai eu beau lutter, la cruelle m’a retenu prisonnier. Je me suis libéré de l’étreinte au bout de laborieux efforts, j’ai tenté de marcher, mais je ne pus avancer, comme si mes pieds s’enlisaient dans du sable (était-ce Albert qui m’empêchait ?). J’ai alors regardé la vieillesse en face, mes yeux dans ses yeux vitreux et là, vous ne me croirez pas, c’était Mathilda : ma mère, ma sœur, mon amante. Mais elle était si vieille, si bosselée, si chenue, percluse de rhumatismes, qu’elle restait clouée à son fauteuil roulant et moi avec.
- Vous allez bien ce matin, M. Pierre ? Si je mets votre fauteuil là, devant la baie vitrée, est-ce que ça ira ?
Ah ça ira... ça ira... ça ira...
- Je peux vous poser une question, M. Pierre ?
Je vous en prie...
- Je ne me souviens plus de ce que je voulais vous demander. C’était à propos d’enfance sans doute, car vous avez beaucoup parlé dans votre sommeil.
Vous vous souvenez de votre enfance.
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