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Landrezac (Presqu’île de Rhuys) de Jean-Jacques EGRON
César a dit dans la Guerre des Gaules :
« C’est une terre bénie des dieux. » Yvonig venait d’emménager dans une maison à Landrezac (une longère restaurée entourée d’hortensias bleus et rose), près de Sarzeau, sur la
presqu’île de Rhuys. Au loin mais tout proche, on apercevait l’océan atlantique. À gauche, Penvins et sa chapelle octogonale ceinte par les flots, à droite, Beg Lann et son promontoire rocheux,
et au milieu, la plage de Suscinio, son château fort restauré, dans les marais. En face, barrant l’horizon, Houat (le canard) et Hoëdic (le caneton), un zeste de Belle-Île par temps clair. Une
côte criblée de blockhaus heureusement partiellement ensablés. Des voiles, papillons aux ailes repliées posés sur une fleur bleue. Le décor était planté. Tout était en place.
Il aurait fallu peindre tout ça, d’ailleurs ça tombait bien : Yvonig
était peintre. Il posa son chevalet sur un coin de pelouse. Les vagues chantaient, balancées par le vent, l’iode distillait son parfum ; au
loin, dans les marais, des bernaches, des hérons cendrés ou des ibis échappés du parc zoologique de Branféré, devaient patauger. Il entendait leurs cris déchirer l’espace.
« Le soleil est venu se coucher chez moi », se dit-il, alors
qu’il regardait une escouade de mouettes rieuses griffer le ciel encombré de nuages dessinant des paysages. Un bateau longea le toit d’une maison, il le suivit plusieurs minutes du regard, puis
l’embarcation bascula derrière l’horizon diapré. Des teintes rose bleutées incendiaient les nuées.
Il aurait fallu rendre ces rares couleurs. Le peintre chercha un mélange
adapté, celui qui se rapprocherait le plus de ses visions du moment, mais il n’y parvint pas. C’était tout juste s’il ne se mit pas à pleurer d’impuissance, d’autant qu’il n’arrivait pas non plus
à fixer la scène qui s’étalait devant lui. Elle était trop intense et son talent insuffisant.
Tout se refusait à ses pinceaux. Alors il décida de peindre Mathilda qui
perdurait dans ses souvenirs. Elle était partie un beau (?) matin avec Mathéo, leur petit garçon de deux ans, et avec ses cliques et ses claques (une grosse claque d’ailleurs en plein visage) et
elle n’eut pas un regard pour son grand corps malade. Mais c’est un des pouvoirs de l’artiste, il peut rappeler qui il veut, quand il veut, si ça lui chante.
Il commença par ses longs cheveux blonds bouclés, puis entreprit l’ovale
du visage. Il essaya de dessiner ce sourire qu’il lui avait vu bien souvent, mais lui aussi se dérobait. Le peintre sut qu’il était désormais trop tard. Mathilda était dissoute à jamais. Cette
fois, il pleura vraiment.
« Alors que peindre ? » se demanda-t-il, tandis que le
soleil avait gagné le royaume des ombres, « cette lune naissante et son cortège de silhouettes qu’elle avait créées par son apparition ? » Elle était trop changeante, trop…
lunatique si l’on peut dire. Les pinceaux du peintre étaient suspendus, comme s’il avait peur d’aborder la toile, comme si eux s’angoissaient à l’idée d’affronter l’inconnu.
Il dut s’endormir. Et se mit à rêver. C’était un rêve merveilleux où Mathilda et Mathéo revenaient sur une barque, ramenés par les flots.
Il tira l’embarcation sur le rivage ; la femme et l’enfant
ruisselaient et tremblaient dans le vent. Leur corps nu frémissait et le peintre leur passa une veste pour les réchauffer.
« Nous avons fait un long voyage, nous avons visité des pays
exotiques où les fruits s’offrent aux branches ployées, où la nature est si dispendieuse qu’on ose à peine lui prendre ce qu’elle nous prodigue, où les gens sont si accueillants qu’on doit les
fuir pour ne pas leur être redevable. Nous nous sommes enfruités au miel des rayons du soleil. Vois comme Mathéo a grandi. Maintenant nous aimerions de nouveau rester quelque temps avec
toi » , dit-elle, « si tu me dis exactement combien de litres d’eau contient la mer. »
« Mais ce que tu me demandes est impossible. Il faudrait plus d’une
vie pour trouver la juste mesure. »
Mathilda s’enferma dans une moue boudeuse.
« C’est cela ou rien d’autre ! »
Alors le peintre posa son chevalet sur le sable de cette plage qui
s’étalait du Tour du Parc au port du Crouesty, et se mit à peindre l’océan. Il commença à peindre les milliards de litres d’eau sans compter ses efforts, mais plus il peignait, plus il en
arrivait de nouveaux surgis de partout. Bientôt, il fut submergé par les vagues et l’eau lui monta jusqu’à la ceinture. Il finit complètement englouti.
« Je vais arrêter de peindre », se dit-il, tandis que Mathilda,
Mathéo dans les bras, dansait en émettant des petits cris d’animal blessé. Mais il ne pouvait pas s’arrêter, pris dans une frénésie proche de la folie et ce fut une inondation totale du paysage,
de la toile et du peintre. Sa femme et son fils s’étaient évaporés. Devant le destin inéluctable, le peintre se dit :
« Je veux qu’on m’enterre dans la mer. J’veux que mon corps mort flotte et nage quelques
instants, puis coule en piquée sur un lit d’algues. J’veux qu’on m’enterre dans la mer, que les oiseaux me fassent escorte et que le diable m’emporte au fond de l’eau. Ô eau, pente liquide,
rumeurs de vide, sois douce à mes os. J’veux qu’on m’enterre dans la mer, tout près des poissons qui deviennent volants, puis oiseau-lyre, que mes cendres reposent sous la charpente
humide, et rester là des immensités de temps. J’veux qu’on m’enterre dans la mer, au chaud tranquille, que le rond que je ferai dans l’onde lui aussi
disparaisse ; plus une ride, les bateaux seront mes tombes et que plus personne, au grand jamais, ne vienne me chercher. »
Il ne savait plus peindre rien de terrestre et, à cette idée, il préférait mourir.
Mais tout ça n’était heureusement qu’un rêve… Il allait bientôt reprendre pied dans la réalité.
Monsieur Potiron, un agent immobilier, n’avait pas de mots assez beaux et variés pour décrire la propriété qu’il faisait
visiter.
« Vous avez une vue imprenable sur l’océan, vous trouverez là le théâtre propice à votre inspiration de peintre. »
« Mathilda, qu’en penses-tu ? » demanda Yvonig.
La jeune femme était surtout préoccupée par le bébé qui attendait dans son ventre, mais la maison avait de quoi séduire.
« Je crois que nous y serons bien », fit-elle au bout d’un moment, accompagnant le tout d’un léger sourire, « et Mathéo
aussi. Et puis, comme tu le sais, j’adore les hortensias. »