04/04/11 12-
Phrase extraite d’une page :
« Peu avant la publication, il fut très préoccupé à choisir minutieusement le type de caractère, la forme, la disposition des vers sur les pages et bien d’autres choses. »
Le recueil de poésie fut enfin achevé. Le poète était très content de son œuvre. Il reçut une dizaine d’exemplaires dont il en posa un sur sa table de chevet. La nuit s’annonçait délicieuse comme une femme aux longs cheveux d’or à qui il aurait caressé le visage à la lueur de rais d’étoiles. Pendant tout le temps des opérations, son esprit s’était épuisé, il pensait donc désormais avoir trouvé le repos.
Or, il arriva qu’en pleine nuit, le livre posé se sentit des fourmis dans les jambes. Il alla chercher les neuf autres de la maison et aile-dessus aile-dessous, ils firent une farandole, ouvrirent la porte de la maison, passèrent par-dessus les toits et allèrent chercher dans toutes les librairies, chez les journalistes, chez des particuliers acheteurs, tous les exemplaires du recueil. Ils ne furent rassasiés que lorsqu’ils eurent réuni les mille exemplaires du tirage original.
Certains privilégiés eurent l’avantage de les voir voler en nuage dans le ciel constellé d’étoiles et ils pensèrent alors que c’était une congrégation de sorcières se promenant sur leur balai.
Celui qui les conduisait, l’exemplaire de la table de nuit, leur fit faire mille tours et détours, contours et retours, ce qui leur constitua un merveilleux voyage qu’ils pourraient ensuite raconter à leurs futurs enfants. Ils rapportèrent des lambeaux de nuit, des morceaux d’écume puisés à la mer, de la bave de nuage, quelques cristaux de neige, des brins d’herbe et même pour certains, des bribes de chants d’oiseaux et des grains de pollen, prisonniers entre leurs pages.
Mille choses s’étaient agrippées dans les livres de poésie, ce qui les alourdit quelque peu et les obligea à se poser. Ils se posèrent dans la chambre du poète telle une nuée d’insectes s’abattant sur un champ de céréales. Lui, émergeant d’un sommeil profond, ne s’en rendit pas tout de suite compte, mais le bruit de leurs ailes devint si intense, qu’il se réveilla en sursaut. Il fit la lumière.
Et…
Ils étaient tous là, ceux qu’il appelait ses enfants, voletant dans la chambre, encombrant son lit et tout espace vital. Certains alunirent sur son corps, obstruèrent se narines et, bien vite, il eut du mal à respirer. Remarquons que les livres de poésie n’ont pas les mêmes préoccupations que les êtres humains, ils ne connaissent ni ses problèmes ni ses besoins. Ils continuèrent ainsi leur ronde endiablée, sans se préoccuper plus avant du poète.
Le poète justement, manquait de plus en plus d’air. Il essaya de se lever pour aller ouvrir la fenêtre, peut-être s’envoleraient-ils alors et le laisseraient tranquille, mais il ne pouvait faire un pas avec ces mille livres uniquement préoccupés d’eux-mêmes, qui lui pesaient sur l’estomac. Il prit au hasard ceux qui passaient à sa portée et déchira les pages de rage bien compréhensible. Quelle erreur ! Les oiseaux devinrent papillons, se multiplièrent encore et encore et se dégagea bientôt une poussière qui envahit ses poumons.
La femme de ménage le trouva au matin, allongé sur le lit défait. Elle ne vit pas tout de suite qu’il était mort. Car il y avait un livre de poésie ouvert en deux parties, posé à cheval sur son visage.
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
