Partager l'article ! Le froid modifie la trajectoire des poissons de Pierre SZALOWSKI: 19/01/2012 69- « Elle nous a regardés, mais e ...
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19/01/2012 69-
« Elle nous a regardés, mais elle n’était plus là. »
Dans son regard, on s’est bien rendus compte qu’elle n’était plus là. Elle s’était absentée d’elle. Il arrive souvent que les gens multiples ont une personne charnelle qui reste les pieds sur terre et une autre qui s’envole. Le problème était de la retrouver, je veux dire celle qui s’était envolée. Aussi, fis-je un effort surhumain pour m’extirper de ma gangue de chair et d’os et je me lançais à la poursuite d’Estelle.
Le chemin fut long et semé d’embûches. Je fréquentai tout d’abord une route qui serpentait à travers forêts et collines où je ne rencontrai pas âme qui vive. A peine remarquai-je quelques oiseaux égarés qui me tinrent compagnie de longs moments. Il me fallut à peu trois semaines pour parvenir devant une ville qui m’évoquait quelque chose, mais je ne savais quoi : Mnémosis. Je n’avais aucune encyclopédie sous la main ni Internet à ma disposition et, de ce fait, je me perdis en conjectures.
Cependant une force étrange me tirait par la manche. J’entendais une petite voix perchée au-dessus de la tête de ma deuxième personne et celle-ci me guidait. C’est ainsi que j’arrivai dans la rue des Chiffonniers au numéro 28. Je sonnai à la porte.
Ce fut Estelle qui m’ouvrit. Je devrais plutôt dire le double d’Estelle, car la personne ne connaissait rien de moi ni de ma vie sur terre, encore moins de la sienne. J’eus beau lui rappeler un tas de souvenirs, rien n’y fit : elle avait tout oublié. Ce fut à ce moment que me revint la signification de Mnémosis : la ville où l’on oublie.
Le double d’Estelle était très beau, bien plus que l’exemplaire resté sur terre. Disons-le tout net, sur terre c’était la copine de mon meilleur ami : Paul. Mais là, il y avait tant de distance, le moment était tellement solennel, elle était tant jolie, que je me crus tout permis et n’eus pas le moindre remord. Je fis une cour éhontée à Estelle qui céda à mes avances et me tomba dans les bras.
Nous vécûmes là heureux et nous n’eûmes pas d’enfants qui auraient pu troubler notre bonheur intense que nous voulions sans partage. Mais Ronsard et de nombreux poètes ont écrit que les plus belles choses ont une fin et…
Un soir que nous faisions l’amour, Estelle a fondu dans mes bras. J’entends « fondue » au premier sens du terme. C’est-à-dire, après avoir subi une érection aussi monumentale que douloureuse qui sombra en quelques minutes, je me retrouvai seul dans le lit, avec seulement mes yeux pour pleurer et mon sexe flasque et mou pour tout ornement.
Je m’habillai en quatrième vitesse, fis le chemin à l’envers et je me retrouvai dans la première situation, c’est-à-dire, moi accouplé à Patricia, en compagnie de nos deux amis : Estelle et Paul, liés comme les doigts de la main.
C’est quand Estelle a dit : je t’aime à Paul, que mon sang s’est glacé et que tout s’est déclenché. L’autre moi-même, qui n’en pouvait plus, sortit de moi sans que je puisse le maîtriser et il donna un coup de couteau à Paul qui, évidemment, ne s’y attendait pas.
Dans cet asile où je vis maintenant, le docteur s’est voulu très rassurant. Il m’a dit qu’un jour tout rentrerait dans l’ordre et que mon double finirait bien par retourner à Mnémosis, mais j’en doute. Je doute surtout de la capacité du médecin à connaître le fond de ces choses-là, car il a une personnalité multiple.