Partager l'article ! LIMONOV d’Emmanuel CARRERE: 29/12/2011 67- « Edouard s’enquiert du prix auquel est proposé le tableau. ...
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29/12/2011 67-
« Edouard s’enquiert du prix auquel est proposé le tableau. »
Edouard est un habitué des salles de vente et des galeries d’art. Il a acheté plusieurs fois des œuvres, sans être vraiment intéressé. Il l’a fait, soit pour l’investissement en acquérant des signatures consacrées, soit pour passer le temps, soit encore pour dépenser son argent.
Mais cette fois, il tombe en arrêt devant un tableau. Quelque chose s’en dégage qui le touche profondément. Il s’agit d’un nu de jeune fille penchée sur une fontaine et dont la pose suggestive lui évoque mille possibilités.
Il s’enquiert du prix auquel est proposé le tableau.
Le directeur de la galerie consulte son livre des cotes et il annonce royalement :
- 220 euros.
Edouard, tout en faisant une moue d’étonnement, ne peut s’empêcher de commenter :
- Si peu cher ?
- D’autant, complète le gérant, « que le cadre est de grande valeur. »
Edouard tient à tout prix à payer au moins mille euros – il a établi le chèque-, histoire de ne pas léser l’artiste. Mais le directeur n’en démord pas, c’est ce prix-là et pas un autre. Edouard se fend donc d’un nouveau chèque et on lui emballe le tableau.
Il rentre chez lui rapidement, son précieux achat sous le bras, tellement impatient de le déballer et de l’accrocher au-dessus de son lit. C’est ce qu’il s’empresse de faire séance tenante. Avant de s’endormir, il reste une bonne heure à contempler son tableau. Il n’a jamais rien vu de plus beau et il lui sembla que ses yeux, eux-mêmes, s’embellissent. Il s’endort.
Une heure plus tard,, alors qu’il est niché dans son rêve, il arrive près d’une fontaine qui chante. Il s’apprête à se désaltérer, lorsque surgit une jeune fille à peine pubère qui commence à se déshabiller. Edouard n’en croit pas ses yeux. Elle est d’une beauté à faire pâlir tous les saints du Paradis. Elle prend son temps, consciente du trouble provoqué chez l’homme qui la regarde. Au bout d’un temps qui dure mille ans, sa nudité éclate comme une insulte.
La jeune fille se penche alors vers l’onde claire et faisant une conque de ses mains, elle boit de l’eau avec délectation. Inutile de dire qu’Edouard est fasciné. Puis elle vient lui prendre la main, refait les mêmes gestes et lui fait boire le précieux liquide. Edouard la frôle, la touche, hume son parfum et son odeur. Il est aux anges. Le liquide qu’il avale a le goût de Paradis.
Ce n’est qu’une heure plus tard, quand la vision s’est dissipée et que la jeune fille a disparu, qu’Edouard est pris de coliques dont il ne survivra pas. Endurant des souffrances inhumaines, son regard est attiré vers le tableau au-dessus de son lit. La jeune fille nue est toujours aussi nue, mais elle a un œil fermé. Il semble qu’elle lui fasse un clin d’œil.