24/05/2012 86-
« Son Jaz marquait minuit vingt. »
Minuit vingt.
Il y tenait à son réveil, ce marqueur du temps qui ne lui avait jamais fait faux bond. Jean l’aimait tellement, que cela avait fait fuir toutes les femmes de rencontre. On lui reprochait de le préférer à elles. Elles ne supportaient pas son tic-tac assourdissant augmenté bien souvent par les ronflements de Jean. Il ne s’endormait jamais sans s’assurer qu’il était en ordre de marche.
Minuit quinze.
Il avait rêvé, se dit-il, les aiguilles avaient dû marquer avant minuit dix (au lieu de vingt). Une angoisse se saisit alors de lui, un manquement d’air dans sa poitrine la rendit douloureuse. Et si un jour son Jaz se trompait d’heure. C’était impossible. En soixante ans de bons et loyaux services, il ne lui avait jamais fait ça. Il ne pouvait lui faire ça ! Tout juste s’il perdait cinq minutes à l’occasion du changement de pile. La mise à l’heure d’été ou d’hiver, ne prenait que quelques secondes et il repartait de plus belle.
Minuit cinq.
Il se leva sur les coudes. Ce n’était pas le réveil qui déconnait, c’étaient ses yeux. A son âge, il était normal qu’ils commencent à dérailler. D’ailleurs, son corps tout entier, se rappelait à lui. Il avait fait tellement de pas, de chevauchées, s’était pâmé dans tellement d’attitudes, que maintenant ça coinçait aux jointures, ça gênait aux entournures, les articulations manquaient d’huile, les organes s’essoufflaient. Il se tourna contre le mur pour lui tourner le dos. Il entendait toujours le tic-tac, ce qui le rassura. Pourtant l’inquiétude qui lui avait bloqué la poitrine, comme dans un étau, redoubla d’intensité. N’y pouvant plus, il se retourna vers son Jaz et là, il vit que l’impertinent marquait
Minuit.
C’en était trop ! Au lieu d’avancer comme tous les réveils et les montres du monde, voilà qu’il s’était mis à reculer. Jean vit sa mort arriver. Le réveil, pour une raison quelconque, avait décidé de l’empoisonner. Il rechercha ce qu’il avait pu lui faire de mal et ne trouva rien. Il ne parvenait toujours pas à dormir. Il se rappela en boucle, les circonstances dans lesquelles, il avait acheté le réveil. C’était avec Marie. Marie était une blondinette de vingt ans qui avait tenu à lui offrir ce cadeau ridicule. Ils s’étaient aimés six mois et, en partant, elle lui avait lancé méchamment :
- Tu vivras tant que poursuivra ce réveil sa marche en avant… Après…
Il se rappela cette phrase mot pour mot. Après… Ce qu’il avait pris pour une menace enfantine, lancée sur le coup de la colère, était en train de se réaliser. L’instant était arrivé, le Jaz s’était mis à reculer, sa mort approchait. N’y tenant plus, il se leva, se tint au bord du lit, prit le réveil et le jeta violemment contre le mur. Le verre se brisa.
C’est là qu’on le retrouva, dans la ruelle : mort. Le commissaire, appelé de toute urgence par la femme de ménage, constata le désordre qui régnait dans la chambre. Et surtout ce réveil à terre. « C’est le témoin d’une lutte acharnée. »
- Par contre, dit-il au collègue qui l’accompagnait, « on est sûr d’une chose, c’est l’heure de sa mort : minuit vingt. »
Les aiguilles, intactes, s’étaient arrêtées sur cette heure.
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